Les 8 maitres de Wan Laisheng

 

Zhao Xinzhou: Shaolin Liuhe Men.

 

Surnommé également Zhao San, cet expert de l’école Shaolin des six coordinations (Liu He Men) de la famille Weituo était très connu dans le Pékin du début du siècle, qui fourmillait pourtant de nombreux experts comme le rappelle la célèbre formule « Quan Long Wo Hu », ou «Tigre tapi et Dragon caché ». Ses maîtres, « Liu la grande lance », Liu Dehua et Kong Jitai, lui enseignent l’école des six coordinations. Kong Jitai était alors garde de 4ème grade (Pin) à la cour de l’empereur. Les experts de son acabit pouvaient ainsi selon la hiérarchie très rigoureuse alors en vigueur sous la dynastie Qing, porter le sabre en présence de l’empereur et se tenir à moins de cent pas du fils du ciel.

Plus tard, Zhao Xinzhou devient lui même instructeur de la garde rapprochée de l’empereur, avant d’ouvrir sa propre agence de protection et de sécurité. C’est lors d’une de ses pérégrinations que la caravane de marchands qu’il protégeait se trouve arrêtée à un barrage de « chevaliers des vertes forêts » (Lu Lin Hao Han), sorte de robins des bois chinois qui sévissaient sur les routes. Comme il se doit dans ce genre de situation, le responsable de la sécurité s’avance et déclame son identité, ce que ne manqua pas de faire Zhao Xinzhou qui jouissait alors d’une importante réputation dans le milieu. A son nom, le chef des hors-la-loi le salue et ordonne de ne pas inquiéter le convoi. Les deux hommes sympathisent le temps d’une veillée, et l’inconnu montre même à Zhao une forme de double-épée (Quan Gun Quan Lin Shuang Jian) que ce dernier assimilera à l’école des six coordinations. Zhao promet à son tour d’enseigner le Taolu de sabre Kan Dao dès que les deux nouveaux amis auront l’occasion de se revoir. Avant que la caravanes ne s’ébranle et reprenne le cours de son voyage, les deux pratiquants conviennent d’un rendez-vous, auquel maître Zhao ne pourra malheureusement pas se rendre du fait des responsabilité de sa tâche. Il s’agit d’une faute importante dans le code de conduite des pratiquants d’arts martiaux traditionnels chinois que de ne pas honorer sa parole. Pour l’illustrer, il faut comprendre que Zhao n’avait pas oublié sa promesse, mais que les impératifs de l’époque et de sa profession itinérante ne lui ont pas permis de respecter sa promesse ou de simplement prévenir l’intéressé. Il ne fut ainsi guère étonné de voir débarquer plus de dix ans plus tard à Pékin ledit « chevalier des vertes forêts » qui l’avait laisser passer une décennie plus tôt alors qu’il parcourait les dangereuses routes de l’empire. A ce moment, Zhao est à la retraite et enseigne à son disciple, Wan Laisheng. L’homme pénètre dans la salle, alors que Wan s’entraîne justement au Kan Dao. Maître Zhao se lève pour accueillir cet hôte inattendu, et contre toute attente celui-ci prie Zhao de rester assis en lui posant les deux mains sur les épaules. A son départ, maîre Zhao avait les deux épaules démises par la technique de mains de l’homme ! L’individu revient le lendemain, et peut enfin avoir son explication avec Zhao. Il lui propose alors de lui montrer le Kan Dao pour honorer sa parole, et l’autre de rétorquer qu’il l’a déjà appris : il a seulement vu Wan Laisheng pratiquer la forme ! L’homme en profitera aussi pour corriger la double épée du jeune pratiquant, avant de repartir, réconcilié et satisfait.

On conte par ailleurs un épisode de la vie de Zhao Xinzhou qui traduit l’état d’esprit qui prévaut dans les relations maître à disciple. Après avoir pratiqué plus de neuf ans l’épée auprès de Kong Ji Tai, Zhao Xinzhou va en effet venir en aide à son maître de la façon la plus exemplaire qui soit. Emprisonné de façon arbitraire par les autorités qui avaient souvent recours à de sommaires arrestations « préventives », maître Kong se retrouve en prison alors que son état de santé et son âge ne lui permettent que difficilement de supporter les conditions de détention très éprouvantes des geôles mandchoues. Une pratique avait pourtant cours dans ce genre de situation, et consistait à substituer un parent au détenu afin de libérer le malade. Les propres enfants de Kong répugnant à pareil sacrifice, Zhao prend alors spontanément la place de son maître en prison, permettant ainsi la libération de Kong Jitai.

En ce début de vingtième siècle l’usage de plus en plus répandu des armes à feu entraîne la disgrâce de nombreux experts et des arts martiaux en général, ce qui attriste profondément maître Zhao. Pourquoi en effet s’encombrer avec le Kung Fu et son entraînement rigoureux alors que dorénavant quiconque est capable d’assurer sa propre sécurité à l’aide d’une arme de poing ? Maître Zhao Xinzhou s’élevait ainsi contre ce genre de remarque, prétextant qu’à armes égales, avec un revolver ou à mains nues, le pratiquant prendra toujours l’avantage sur le néophyte, que ce soit en terme de rapidité (dégainer, viser, tirer) ou de réflexes.

C’est à cette époque, à l’Université d’agronomie de Pékin où il était invité à dispenser des cours d’arts martiaux qu’il fait la rencontre d’un jeune étudiant très doué et volontaire, passionné de Kungfu, Wan Laisheng. Agé de plus de cinquante ans, il est déjà temps pour maître Zhao de chercher à perpétuer son art, et c’est dans cette perspective qu’il prend le jeune étudiant sous son aile. Maître Zhao Xin Zhou transmis à Wan Laisheng le Liuhe Men, le Taiji Quan de Zhang San Feng ainsi que l’épée espadon.



 

Du Xinwu: Ziran Men, l'école Naturelle.

 

Déjà pénétré de Kung Fu Shaolin, le jeune Wan Laisheng nourrit néanmoins une intarissable curiosité à l’égard des autres styles d’arts martiaux et experts réputés qui officient à Pékin. Un de ses camarades, étudiant originaire de la région du Hunan lui parle alors du fameux maître Du Xinwu. Les deux étudiants se rendent chez le maître, mais à leur grande surprise, le frêle personnage prétend ne rien connaître aux arts martiaux, on les aura probablement induits en erreur ! Cependant, le personnage, aussi fluet soit-il, ne manque pas d’éveiller la curiosité de Wan Laisheng dont l’œil exercé relève des attitudes singulières. Loin de baisser les bras, Wan prend la décision de revenir le lendemain, et bien accompagné. Le jour suivant, c’est en compagnie d’un ami haltérophile qu’il prend la direction de la demeure d’un bien étrange individu s’il en est. Reclus, Du Xinwu se faisait en effet passer pour un déséquilibré afin de ne pas être importuné, mais sa renommée s’étendait bien au-delà de Pékin, et même Zhao Xinzhou avait eu connaissance des prouesses du « Nan Bei Da Xia », ou « grand chevalier du nord et du sud ». Arrivés sur place, les deux jeunes gens se heurtent à nouveau a l’incompréhension polie de Du qui s’en retourne alors pour rentrer chez lui. A cet instant, au moment où le « chevalier » enjambe le pas de sa porte, le culturiste pousse violemment Du Xinwu dans le dos. Un sinistre craquement se fait entendre, et Wan Laisheng, craignant pour la santé du vieillard, se demande s’il n’a pas commis une terrible erreur en voulant mettre à l’épreuve cet homme. Son ami « le balèze » se retourne alors vers lui, le visage blême et les poignets ballants ! Du, ne pesant qu’une soixantaine de kilos, avait employé la technique « Ge Shan Qu Huo » qui consiste à bomber le dos dans une explosion d’énergie (« Fa Jing »). Plus de doute, Du était bien le maître que Wan cherchait. Feignant l’ignorance (« que s’est-il passé ? »), le vieux maître invite néanmoins les deux jeunes gens à pénétrer chez lui et prend soin des blessures de l’ami de Wan Laisheng. L’aspirant lui dévoile alors le vrai objet de sa visite et fait part à l’expert de son désir d’apprendre de Style Naturel avec lui. Rétorquant que ses connaissances sont limitées, Du Xinwu invite quand-même le jeune Wan à revenir le lendemain. Le maître cherchait lui aussi un élève !

Né dans une famille aisée de la province du Hunan, Du Xinwu développe très tôt des aptitudes et un intérêt prononcé pour les arts martiaux. Il étudia durant sa jeunesse avec de nombreux professeurs et jouissait déjà à l’âge de treize ans d’une certaine renommée. Il n’hésitait en effet pas à recruter par annonce publique des professeurs qu’il défiait sans autre forme de procès ! l’impétueux adolescent avait d’ores et déjà défait un certain nombre des prétendants au poste de professeur d’arts martiaux du jeune Du Xinwu, et ne pouvait se résoudre à apprendre que d’un expert capable de lui faire connaître la défaite. Se présente un jour un inconnu de petite taille qui s’annonce au domicile familial muni d’une lettre rédigée par un ancien et méritoire professeur du jeune prodige. Par respect pour ces deux personnages, Du Xinwu ne provoque pas immédiatement cet étrange enseignant en duel, et attend de voir si ce Xu Aizhi (Ai signifie petite taille, à savoir que Xu mesurait environs 1m55) est à la hauteur des recommandations élogieuses de la lettre. A son accent, l’élève en déduit que son nouveau maître, très avare de paroles ou de renseignements le concernant, vient de la province du Sichuan. Avec sa pipe en métal pour seul bagage, le nouveau venu ne ressemble vraiment à rien, mais Du Xinwu se méfie du personnage, d’autant qu’il lui manque deux doigts à la main gauche. Les premiers temps, l’entraînement est loin de combler les espérances du fougueux élève, puisqu’il se contente de tourner en rond au sens propre, pratiquant l’exercice de base « Nei Quan Shou ». Irrité et n’y comprenant rien, l’adolescent s’en prend à Xu Aizhi et lui demande des explications. Le maître réplique que ce travail est à la fois excellent pour la santé et le combat, et lui enjoint de continuer à pratiquer et de s’en remettre à lui. Peu convaincu par cette réponse, Du demande à voir la prétendue efficacité de ce maître et de ses obscures techniques qui n’ont rien à voir avec le combat, et propose un échange avec armes. Du choisi le sabre, alors que Xu ne sera armé que de sa seule pipe. Très vif, le maître se déplace tel un singe et reste hors d’atteinte des attaques de sa jeune recrue qui n’en nourrit que plus d’amertume. D’autant que de son côté, les coups pleuvent, et viennent intelligemment et de façon mesurée agacer les doigts et poignets du sabreur. Xu ne peut-il donc pas être atteint ? Serait-ce une sorte d’immortel ? A ces questions, Du décide d’apporter des réponses, et le jeune garçon de treize ans n’aura de cesse pendant plusieurs jours d’essayer de ne serait-ce que toucher son maître. Une fois, Du Xinwu s’y prendra même en pleine nuit, essayant vainement de porter un coup de bâton à son maître endormi. Au moment où l’arme s’abat sur la tête du dormeur, celui-ci se retourne délicatement, comme si de rien n’était et s’est son oreiller (dur) qui pare le coup. On peut s’interroger sur l’inconscience et l’absence de « manières » du jeune Du, et le fait que ses doutes le mènent à de telles extrémités, car même la patience du plus grand maître à ses limites. Alors que Xu Aizhi se faisait accompagner dans la montagne par son disciple afin de cueillir des plantes médicinales, les tentatives de Du pour le toucher connaissent un dénouement qui aurait pu être tragique. Cheminant derrière son maître, le jeune Du toujours aussi virulent, profite du franchissement d’un torrent sur une passerelle suspendue pour décrocher un violent coup de pied dans le dos de Xu. Mais avant que le téméraire disciple ait pu totalement tendre sa jambe, le maître se trouvait derrière lui, le saisissant par le col et le suspendant au-dessus du cours d’eau. Son entêtement l’avait poussé trop loin, ce que comprend Du Xinwu qui témoignera dès lors le plus profond respect et l’admiration qu’il se doit à son maître.

Lorsque Du lui pose des questions, que ce soit sur le Style Naturel ou sur lui-même, Xu Aizhi ne répond jamais. Comme il lui manque deux doigts, Du Xinwu pense qu’un accident s’est produit durant la jeunesse de son maître à l’occasion d’un combat, et que Xu aurait mis au point son propre style suite à cette défaite. Après huit années de pratique auprès de ce dernier, Du Xinwu quitte son maître de Ziran Men qui lui révèle avant de prendre congé que s’il désire le revoir, il lui faudra se rendre à la montagne sacrée de Emei Shan. Malheureusement, ce fut la dernière fois que Du voyait celui qu’il continua à considérer comme l’immortel Xu.

Du Xinwu connaît à son tour une vie trépidante et acquiert son surnom de « Nan Bei Da Xia ». Un jour qu’il escortait un convoi, Du tombe dans une embuscade de brigands et frôle la mort. Sauvé in extremis par un médecin local, il mettra près d’une année avant de recouvrer toute sa force et sa vitalité. Il n’aura alors de cesse de se mettre sur la piste de ses agresseurs qu’il exécutera un par un jusqu’au dernier. Quarante bandits restent sur le carreau. Recherché par le gouvernement Qing, Du quitte le continent pour se réfugier au Japon. Nous sommes alors au début du vingtième siècle, et la Chine connaît une période très mouvementée de son histoire. Tokyo abrite en effet un certain nombre de dissidents, farouchement opposés à la dynastie mandchoue et qui complotent contre l’empire. Parmi eux, un certain Sun Yat Sen. Un proche de Sun qui connaît bien Du Xinwu recommande alors cet expert redoutable au révolutionnaire, afin d’assurer sa sécurité. De nombreux contrats pèsent en effet sur la tête de Sun Yatsen, et les tueurs venus du continent pour prendre sa vie sont légion. L’un d’eux réussira d’ailleurs à infiltrer une réunion secrète de l’association Tong Min Hui avec le groupe politique Bao Wang Pai (Kang You Wei, Liang Qi Chao) à laquelle participe Sun et son garde du corps. Profitant d’une certaine agitation qui ne tarde pas à évoluer en pugilat, le tueur à gage tente de se jeter sur sa cible, mais s’était sans compter sur la vigilance de Du Xinwu qui le met hors d’état de nuire ave de simples coques de cacahouètes enveloppées dans une feuille de papier froissée qu’il utilise comme projectile. Dorénavant, le maître de Ziran Men est garant de la vie du fondateur de la future république de Chine.

Plus tard, s’est sous la dictature du Guomindang que Du Xinwu se verra à nouveau sollicité, cette fois par l’homme au pouvoir du moment : Chiang Kaisheck. Le bras droit du général recherche en effet les services de Du que sa réputation a encore une fois précédé. Une entrevue se déroule alors entre Dai Li, le responsable du renseignement, et un Du Xinwu plus que blasé et surtout décidé à ne pas travailler pour un tel gouvernement. Les choses se montreront plus ardues lors de l’invasion japonaise du début des années trente, lorsqu’un officier japonais en charge des nouveaux territoires conquis veut lui aussi engager Du. Le maître refuse comme de bien entendu toutes les propositions, jusqu’à ce que des soldats nippons en arme viennent le chercher. Suite à un nouveau refus de Du Xinwu décidément très sollicité, l’officier ordonne de le mettre aux arrêts. C’est lors de son transfert que Du Xinwu en profite pour défaire ses deux gardes et sauter le mur d’enceinte haut de plusieurs mètres avant de prendre la fuite. Le maître retourne alors dans le Hunan, sa province natale où il s’éteindra à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.



 

Liu Baichuan: Shaolin Luohan Men

 

Né en 1970 dans la province de l’Anhui, le jeune Liu Baichuan a la chance de croiser le chemin d’un moine itinérant de Shaolin qui demande à sa famille de lui confier l’éducation du jeune homme. Agé de dix ans, Liu Baichuan ne quittera sa retraite montagnarde qu’à vingt ans. Le moine bouddhiste avait en effet immédiatement déceler un très fort potentiel chez sa jeune recrue, et l’initia aux arcanes du style Lin Ling Men de la famille Shaolin Luohan Men. Il acquiert alors une spécialité : le maniement simultané d’un sabre dans la main droite, et d’une chaîne dans la main gauche. Il devient en outre très célèbre pour ses techniques de jambes foudroyantes, et considéré comme « le premier pied au sud du fleuve bleu » (« Jiang Nan Di Yi Tui »). Un jour qu’il s’entraîne avec son maître, Liu chute et heurte violemment un énorme encensoir de la tête. Le moine soigne le traumatisme crânien de son novice qui restera dès lors chauve toute sa vie ! (cf. photo). Lorsqu’il retrouve le monde et la société, Liu Baichuan se met au service d’une agence de sécurité (Biao Ji), et travaille à Shanghai et à Nankin, avant de participer à l’équipe de gardes du corps de Chiang Kaisheck. Il n’est pas inutile en effet de rappeler que la Chine d’alors est aux mains des seigneurs de la guerre et que le chaos et l’insécurité règnent sur tout le territoire.

La rencontre de Liu Baichuan avec maître Wan Laisheng remonte à 1928, et il convient de revenir sur certains événements antérieurs et les resituer dans leur contexte pour bien saisir la portée de celle-ci. Les faits datent du début des années vingt, alors que le célèbre descendant de la dynastie Yang de Taiji, Yang Chengfu, enseignait à Pékin. A cette époque, le jeune Wan est très intrigué par le succès grandissant du Taiji Quan, et décide contre l’avis de Du Xinwu de se rendre auprès de maître Yang afin de se rendre compte de l’efficacité du Taiji par lui-même. Lors d’un exercice de poussée des mains avec le ventripotent héritier de l’école Yang, Wan Laisheng le prend de court et déstabilise Yang Chengfu qui s’écroule sous les yeux de nombreux élèves et disciples. C’est précisément cet affront qu’a promis de laver le frère juré de Yang (Jie Bai Xiong Di), à savoir Liu Bai Chuan. Il se trouve justement que Wan Laisheng est à la tête de l’équipe de la province du Hebei, et qu’il participera à la compétition organisé à Nankin, la nouvelle capitale. Maître Du Xinwu a vent de cette histoire et part lui aussi à la recherche de son protégé qui court un véritable danger. Liu Baichuan est en effet réputé pour être un combattant redoutable. A ses yeux, son disciple est encore trop jeune et inexpérimenté pour affronter un adversaire aussi imposant. Lui même participe au jury de la compétition, c’est pourquoi Liu Baichuan qui est de la même génération que Du décide de s’en prendre directement au maître de Wan Laisheng. Le jour du duel, les témoins sont réunis (cf. photo de groupe de 1928) et le combat entre les deux sommités s’engage, à l’avantage de Du Xinwu qui répugne pourtant à faire valoir sa supériorité. Liu Bai Chuan en prend conscience et enjoint Du à ne pas se retenir. Du l’emporte, malgré ses craintes d’entacher le renom de Liu et d’enclencher ainsi une succession d’interminables revanches. A l’issue de ce duel, il commande à son élève Wan Laisheng de venir se prosterner (Bai Shi) aux pieds de Liu Baichuan, à son plus grand étonnement, et de lui témoigner son respect en créant des liens d’amitiés entres les deux écoles. Wan ne le regrettera pas et restera toujours très proche de son maître de Luohan Men, au point de l’inviter en 1932 en tant que conseiller dans l’école qu’il ouvre au Henan. Maître Liu Baichuan mourra à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans.



 

Yang Weizi: le bâton de Shaolin.

 

Au premier coup d’œil, rien n’indique que maître Yang Weizi est un combattant aguerri, maîtrisant tout aussi bien le Shaolin Nei Gong (interne) que le Shaolin Waigong (externe). Né dans le Sichuan et doté de formidables aptitudes aux arts martiaux, Yang commence à enseigner dès l’âge de quinze ans. Epris de justice et intolérant face à la cruauté, Yang Weizi met très tôt ses compétences au service des plus démunis en châtiant, souvent de nuit, les extorqueurs et brigands qui terrorisent la population. Ses activités de justicier nocturne, « Ye Xing Ke » ne tardent pas à attirer l’attention des autorités. Yang est alors protégé par la population qui l’estime et le craint à la fois. Il et cependant pris par les gardes Qing, et contraint de choisir entre la prison ou servir dans l’armée impériale. Il part ainsi en tant que simple soldat faire la guerre contre les Français au Viêt-Nam sous les ordres de Bao Chao. Yang Weizi franchit les échelons de l’armée un par un jusqu’à se voir décerné le grade de général. A la retraite, le maître se consacre à la médecine chinoise, et soigne les populations les plus défavorisées gratuitement jusqu’à sa mort. Présenté à Yang Weizi par son maître Zhao, Wan Laisheng étudia sous sa férule le bâton de Shaolin (Yun Shou Ba Men Gun).

 

 

Deng Ziling: philosophie, sciences politiques et stratégie.

 

Issu du Sichuan, Deng Ziling était un intellectuel éclectique devenu homme de pouvoir au début du siècle. Sorti de l’école de droit et de science politique de Pékin ainsi que de l’académie militaire, il se spécialise pourtant dans les trois philosophies pour lui incontournables : le Taoïsme (Dao Jiao), le bouddhisme (Fo Jiao) et le confucianisme (Lu Jiao). A son sens ces trois spiritualités sont porteuses chacune de vérité. Féru de stratégie, et de l’incontournable « Sun Zi Bing Fa », Deng Ziling devient conseiller politique du premier président de la république chinoise, Yuan Shikai. Trois ans plus tard, Deng est élu à l’assemblée populaire avant de collaborer avec le ministre des finances d’alors. Après ce parcours remarquable, l’homme se désintéresse pourtant de la politique, du pouvoir et des affaires du monde pour se consacrer à l’étude des classiques (sa bibliothèque comprenait pas moins de 10 000 ouvrages à sa disparition) et vit reclus. Maître Wan Laisheng disait de Deng qu’il était homme à pouvoir occuper n’importe quel poste tant ses compétences étaient étendues. Il rédigea un ouvrage à l’usage des gouvernants, le « Da Zhong Yi Guan Jie Shou », ce en quoi Wan Laisheng l’imitera ultérieurement.

 

 

Wang Xianzhai : Taoisme.

 

Ce moine taoïste atypique élut domicile à Pékin pour se retirer du monde, fidèle à la l’idée qu’il est plus difficile d’accéder à la sagesse sur la place bruyante d’un marché que dans la montagne. Durant la dizaine d’années qu’il vécu dans « la capitale du nord », Wang Xianzhai fut connu sous le nom de « chevalier caché » pour la simple et bonne raison que personne ne le connaissait. Maître Wan Laisheng l’avait un jour rencontré tout à fait par hasard. Il est représenté ici par un dessin, car ayant refusé de se faire photographier contrairement aux autres maîtres de Wan Laisheng. D’une intelligence peu commune, Wang Xianzhai était une vraie encyclopédie vivante : il lui suffisait de regarder ou de lire quelque chose pour l’intégrer. Ses connaissances s’étendaient de la philosophie à l’astronomie ou à la divination (Yi Jing). Lorsque Wan Laisheng lui posait une question, le maître y répondait immédiatement quelle qu’elle était. Le moine vivait une existence frugale dans un petit temple et fuyait les honneurs, la célébrité, les responsabilités et la reconnaissance. Il ne s’énervait jamais, et son visage ou ses attitudes ne laissaient jamais trahir aucune expression ou émotion d’aucune sorte. Les deux hommes parlaient souvent, jusque tard dans la nuit, et un jour Wang Xianzhai prédit à Wan Laisheng un avenir brillant, mais mouvementé. Il le met également en garde et conseille à Wan d’accepter un poste élevé dans la société si celui-ci lui est proposé, car il estime que le jeune homme pourrait faire de grandes choses pour le peuple et la société. Si l’occasion venait à ne jamais se présenter, qu’il ne la provoque pas en bon taoïste et se contente de vivre comme il avait toujours vécu. Les choses évoluent ainsi, et il ne faut pas aller à leur encontre.



 

Wang Yongbiao : médecine.

 

Frère juré de Zhao Xinzhou, Wang est originaire de la province de l’Anhui. Il connaît la lutte chinoise (Shuai Jiao) ainsi que la médecine d’urgence. Très réputé à Pékin pour ses guérisons de fractures, Wang est mis en présence de Wan Laisheng alors que ce dernier s’est blessé à la cheville au cours d’un entraînement. Son maître Zhao l’emmène alors immédiatement auprès de son ami médecin. Plus tard, Wan Laisheng avouera que si maître Wang Yongbiao n’avait pas été là, il aurait probablement boité le restant de sa vie, auquel cas s’en était fait de sa passion, les arts martiaux. Il prend dès lors conscience de l’importance de la médecine pour le Kung Fu, ainsi que dans la vie en général et sollicite Wang. Intéressé, le jeune pratiquant souhaite en effet que le médecin lui enseigne sa science. Wang Yongbiao prend alors Wan Laisheng comme étudiant, et le félicité pour sa condition physique peu commune. Maître Wang Yongbiao était un personnage très jovial, il est âgé de cinquante-quatre ans sur la photo.



 

Liu Shengxian, l'immortel:

 

D’aucuns prétendaient déjà à l’époque que l’homme aurait plus de cent-cinquante ans. Il parait en effet relativement âgé, à voir ses cheveux totalement blancs et la pâleur de sa peau. Cependant, lorsqu’il se meut, Liu se déplace comme un félin, et sa démarche laisse penser à celle d’un enfant, non à celle d’un vieillard. L’homme est peu loquace, même s’il connaît un nombre incalculable de choses, particulièrement en matière d’arts martiaux (l’histoire, les armes, les styles...)

Personne ne sait où il réside, mais sa connaissance de la médecine par le Qi, l’énergie (Yi Dao) en fait quelqu’un de particulièrement recherché. Une fois, un personnage important tombe gravement malade et envoie ses collaborateurs quérir l’immortel Liu. Lorsqu’ils tombent sur celui-ci et lui demandent ses conditions pour soigner l’officiel, Liu Shengxian réclame une somme d’argent exorbitante (deux millions !). Lorsqu’il officie, le vieil homme ne touche pas directement ses patients, et recule au contraire de quelques mètres pour les guérir avec ses techniques spéciales. Le rétablissement du notable survient très rapidement, ce qui intrigue maître Du Xinwu qui décide à son tour de partir à la recherche de l’immortel. II souhaite apprendre de lui ces pratiques curatives, mais se voit réclamer lui aussi la somme de deux millions pour ce faire ! Décidé, quoique sans le sou, Du s’y reprend à plusieurs reprises, et alors qu’il rend visite à Liu Shengxian en compagnie de son disciple Wan Laisheng, l’immortel semble plongé dans une profonde léthargie lorsque soudain il lève la tête et dévisage le jeune Wan : « c’est à ton élève que j’enseignerai » s’exclame-t-il à l’adresse de Du Xinwu!

Finalement, après plusieurs années au contact de l’immortel, Wan Laisheng doit prendre congé de Liu afin de se rendre à Nankin où doit se dérouler la fameuse compétition (1928). Avant de quitter Pékin, son maître donne à Wan un médicament, et lui prodigue un conseil. Il lui dit également « tu ne seras pas de retour dans cette ville avant longtemps, mais lorsque tu reviendras, ce sera avec les honneurs ». A ces paroles, le jeune garçon ne se doute pas que s’est seulement en 1982 qu’il reviendra dans la capitale, accueilli par le premier ministre de la République Populaire de Chine. Quant au médicament, il ne lui faudra que quelques heures avant de devoir en faire usage, car au moment même de prendre le train pour Nankin à la gare de Pékin, un lourd panneau lui tombe violemment dessus. Wan Laisheng a juste le temps de parer le coup de son avant-bras, au prix d’une importante commotion. Le remède de Liu fera son effet, et l’un des futurs vainqueurs de la compétition pourra quand-même combattre. En serait-il allé de même sans ce médicament miracle ? Enfin, au moment de son départ, Wan Laisheng reçoit ce conseil sibyllin de son non moins énigmatique maître: « si tu veux faire de grande choses dans ta vie, réfugies-toi à l’est ». C’est ce que fera l’élève discipliné, qui prendra refuge dans la province du Fujian lorsque les événements l’y contraindront (guerre civile entre les nationalistes et les communistes à la fin des années quarante). Cependant, maître Wan Laisheng ne le comprendra que plus tard, à l’âge de soixante-dix ans et après bien des épreuves (torture, prison, pauvreté), c’était encore plus à l’est, à Taiwan que son destin gisait.